Origine de la pistache : 4 000 ans, de la Perse à la Provence
Sur nos parcelles à Pertuis, quelques térébinthes sauvages tiennent la garrigue. Ils racontent une histoire longue : celle de la pistache en Provence, quatre mille ans de mémoire depuis les jardins du Croissant fertile jusqu'à la relance pistachière de 2018.

Sur les parcelles des Jardins d'Hélios, à Pertuis, entre le Luberon et la Durance, quelques térébinthes sauvages tiennent la garrigue depuis des décennies. Personne ne leur a demandé d'être là. Ils y sont depuis toujours.
Ces arbres ne se trompent pas. Ils disent quelque chose du sol, du microclimat, de la lumière particulière du lieu. Ils disent que cette terre a longtemps porté les Pistacia.
Que la pistache, l'or vert de Provence, n'y a jamais tout à fait disparu.
Elle attendait, simplement.
D'où vient la pistache ? 4 000 ans, de Babylone à la Provence romaine
Avant d'être provençale, la pistache est moyen-orientale. Elle est apparue il y a environ quatre mille ans dans le Croissant fertile, entre Perse et Anatolie, où on trouve encore aujourd'hui ses ancêtres sauvages.
Ce sont les Romains qui l'ont introduite dans le bassin méditerranéen, au premier siècle de notre ère. Le geste est attribué à Lucius Vitellius l'Ancien, gouverneur romain de Syrie sous l'empereur Tibère. Il aurait rapporté l'arbre en Italie à son retour de mission.
De là, la culture gagne progressivement le pourtour méditerranéen : la Sicile d'abord, puis la Grèce, l'Espagne et la Gaule méridionale. Elle s'installe en Provence pour ne plus vraiment la quitter, au moins jusqu'au XIXᵉ siècle.
Le pistachier trouve ici ce qu'il aime : des sols calcaires drainants, des étés brûlants, des hivers nets, un vent régulier pour la pollinisation. La région de Pertuis, à la croisée du Luberon, de la Durance et de la Trévaresse, réunit ces conditions sans effort.
Pertuis, à la croisée de trois pays
Pertuis n'est pas provençale par hasard. La ville est encadrée par le Luberon au nord et la Durance au sud. Ses collines gardent la lumière longtemps. Ses vergers, ses vignes AOC et ses maraîchages tiennent depuis des siècles.
Il n'est donc pas si étonnant que la relance pistachière moderne ait commencé ici même. Dès 2018, les premières parcelles pionnières ont été plantées à quelques kilomètres, autour de la Bastidonne, en bordure de la Durance.
Pertuis ne revient pas dans l'histoire de la pistache par hasard. Elle y revient parce qu'elle en a toujours fait partie.
Xe siècle : les moines de Montmajour et le moulin oublié
Imaginez ces terres au Xe siècle. L'abbaye de Montmajour vient d'être fondée près d'Arles. En deux siècles, elle devient l'une des plus grandes puissances agricoles de Provence. Ses moines défrichent, plantent, irriguent, transforment.
Les comtes de Provence leur donnent des terres jusqu'à Pertuis. Sur ces parcelles méridionales, on cultive ce que le sol sait porter : l'olivier, la vigne et le pistachier venu d'Orient.
Sur le second terrain des Jardins d'Hélios, les ruines d'un ancien moulin veillent encore, presque effacées sous la garrigue. Nous cherchons à en retracer l'histoire précise. Le cadastre napoléonien, aux Archives départementales du Vaucluse, pourrait nous dire s'il appartenait effectivement à Montmajour.
Ce que nous savons avec certitude : en Provence, la culture du pistachier est attestée dès l'Antiquité romaine. Elle traverse les siècles en marge des cultures dominantes, présente en bord de champ, souvent discrète, jamais absente.
XVIIᵉ siècle : la pistache voyage, l'arbre reste discret
Au XVIIᵉ siècle, sous Louis XIV, les pistaches (le fruit lui-même) arrivent en France par le port de Marseille. Elles viennent de Perse, transitant par Alep et par les autres échelles ottomanes. Il s'agit d'un commerce d'importation.
Cette précision compte. Le pistachier est présent en Provence depuis l'époque romaine. Ce sont les fruits d'Asie centrale, plus abondants et mieux calibrés pour l'export, qui alimentent alors le marché français.
Sur les collines de Pertuis, de Lambesc et de Rognes, on continue pourtant à récolter le fruit local. En petites quantités, sans grande visibilité. Un paradoxe presque banal : on produit ici, on importe d'ailleurs.
XIXᵉ siècle : la disparition sans trace
Au cours du XIXᵉ siècle, le pistachier s'efface des vergers provençaux. Les dates précises manquent. Certaines sources situent le déclin dès le début du siècle, d'autres à la toute fin. Nous ne trancherons pas.
L'explication admise par la filière tient en deux mots : mécanisation et concurrence. La vigne s'étend. Les vergers de fruits calibrés, les cultures céréalières facilement mécanisables prennent le dessus dans la plaine de la Durance. Le pistachier, arbre irrégulier, capricieux, exigeant en main-d'œuvre, sort progressivement des exploitations.
Pas de décision, pas d'incident, pas de traité qui l'expliqueraient. Un abandon progressif, silencieux.
Jean-Louis Joseph, producteur d'huile d'olive et de truffe à La Bastidonne et l'un des fondateurs de la filière moderne, a cherché des traces dans les Archives départementales des Bouches-du-Rhône. Il a trouvé une chose : au tout début du XXᵉ siècle, la pistache figurait encore sur les marchés de Lambesc et de Rognes. À quelques kilomètres d'ici.
Sur la disparition elle-même, rien. Personne ne sait précisément pourquoi ni quand la pistache a quitté la Provence. Les térébinthes sauvages restent, à ce jour, la seule trace vivante que quelque chose s'est joué ici.
Environ un siècle : c'est la durée pendant laquelle la France n'a plus produit de pistaches.
Quinze mille tonnes par an : le paradoxe français
La France importe aujourd'hui entre dix mille et quinze mille tonnes de pistaches par an, principalement d'Iran, de Californie, d'Espagne et de Tunisie. Elle importe ce qu'elle cultivait autrefois.
Le raisonnement de la relance est simple. Une production locale raccourcit les distances et réduit les émissions de transport. Elle recrée un revenu agricole dans des zones où d'autres cultures, la vigne notamment, souffrent du changement climatique. Elle réintroduit une variété historique dans son terroir d'origine.
Ce qui a marché pour l'amandier et pour l'olivier ces vingt dernières années peut marcher pour le pistachier.
2018 : la renaissance démarre à Pertuis
L'association Pistache en Provence naît en 2018. Cinq personnes autour d'une même intuition : le pistachier peut revenir chez lui.
Les cofondateurs sont Georgia Lambertin, Jean-Louis Joseph, André Pinatel, Alexis Bertucat (Act for Planet) et Olivier Baussan, fondateur de L'Occitane en Provence et président de Territoire de Provence. Ils sont vite rejoints par quelques dizaines d'agriculteurs partants.
Jean-Louis Joseph, à La Bastidonne, est parmi les premiers à planter dès 2018. Son geste ouvre la voie.
Un dispositif d'évaluation variétale est mis en place à la Thomassine, maison de la Biodiversité, à Manosque. L'opération est conduite avec le Parc naturel régional du Luberon et le réseau des Chambres d'agriculture. Sept variétés y sont testées, pour identifier celles qui s'adaptent le mieux au climat provençal.
En 2021, le syndicat France Pistache voit le jour. Il fédère aujourd'hui un peu plus de cent producteurs, dont environ la moitié en agriculture biologique.
Depuis 2018, près de cinq cents hectares de pistachiers ont été plantés en France. La filière vise deux mille hectares en 2035.
Où pousse la pistache aujourd'hui, en France et dans le monde ?
À l'échelle mondiale, quatre pays concentrent l'essentiel de la production : l'Iran, les États-Unis (Californie), la Turquie et la Syrie. Ils fournissent plus de neuf pistaches sur dix consommées dans le monde. L'Espagne, l'Italie (Sicile, avec la fameuse pistache de Bronte) et la Grèce (Égine) complètent la carte méditerranéenne.
En France, la pistache retrouve ses terres d'origine. Les vergers pionniers sont concentrés dans le Vaucluse (Pertuis, La Bastidonne, Lambesc), les Alpes-de-Haute-Provence (autour de Manosque), et le Var. La renaissance s'étend aussi vers le Gard, l'Hérault et la Drôme provençale, partout où le sol reste calcaire drainant et le climat méditerranéen assez marqué.
Nos deux parcelles à Pertuis, entre Luberon et Durance, se situent au cœur historique de la relance. C'est ici que la première association filière est née en 2018. C'est ici que la culture n'a jamais vraiment quitté la mémoire des terroirs.
Un allié inattendu : le changement climatique
Pour les agriculteurs qui portent la relance, le pistachier n'est pas seulement une culture historique. C'est aussi une culture d'avenir.
L'arbre déteste l'excès d'eau. Il aime les sols drainants et légers, les étés chauds et secs, les hivers nets pour sa dormance. Ce qui devient une contrainte pour la vigne, avec la répétition des sécheresses, devient un atout pour le pistachier.
Avec l'évolution du climat méditerranéen, son aire de culture remonte vers le nord. Pertuis, en particulier, coche presque toutes les cases : sécheresse estivale marquée, hivers frais mais courts, sols calcaires bien exposés. La ville se trouve, pour cet arbre-là, à peu près à sa place idéale.
Notre choix
Nous ne venons pas de l'agriculture. Quand nous découvrons ces parcelles de Pertuis, ce n'est pas un projet raisonné qui nous décide. C'est la lumière de fin d'après-midi sur les collines calcaires, le vent dans les garrigues, et ces térébinthes dispersés comme des témoins oubliés.
Le récit détaillé de cette rencontre, la famille et la méthode, se trouve sur la page consacrée à notre domaine.
Le tempo de l'arbre
Pertuis a déjà su relancer des cultures oubliées. La pomme de terre de Pertuis, disparue puis relancée au milieu des années 2000 avec le soutien du Parc du Luberon et de la Chambre d'agriculture de Vaucluse, en est l'exemple local le plus connu. Ce territoire sait ce que c'est que de réveiller une mémoire agricole.
La pistache suit un chemin comparable, en plus lent. Évaluer une variété en arboriculture, s'assurer qu'elle se comporte bien sur un terroir donné, cela demande dix à quinze ans. Ce n'est pas un rythme moderne. C'est le rythme de l'arbre.
Les Jardins d'Hélios, comme les autres pionniers de la filière autour de Pertuis et du Luberon, acceptent ce tempo.
Notre première récolte est attendue en 2028. Ce seront des pistaches bio, cultivées à Pertuis, sur des terres qui les portaient bien avant nous.
D'autres acteurs de la filière, comme Maison Brémond 1830 ou la Maison de la Pistache, travaillent depuis le début à faire connaître cette renaissance auprès du grand public gastronomique. Ils ne sont pas partenaires des Jardins d'Hélios, mais leur engagement participe à la même dynamique.
Questions fréquentes
Depuis quand cultive-t-on la pistache en Provence ?
Depuis l'époque romaine, au premier siècle de notre ère. Ce sont les Romains qui ont introduit le pistachier dans le bassin méditerranéen depuis la Perse. En Provence, la culture s'est installée pour ne plus vraiment la quitter, au moins jusqu'au XIXᵉ siècle. Elle est aujourd'hui en pleine renaissance depuis 2018.
Pourquoi la pistache a-t-elle disparu de France ?
Au cours du XIXᵉ siècle, le pistachier s'est effacé progressivement des vergers provençaux. Deux causes principales : la mécanisation agricole qui favorisait des cultures plus régulières, et la concurrence de la vigne et des vergers de fruits calibrés. Pas de décision, pas d'incident, un abandon silencieux. Environ un siècle sans production française.
Qui a introduit la pistache en Europe ?
Les Romains, au premier siècle de notre ère. L'introduction est traditionnellement attribuée à Lucius Vitellius l'Ancien, gouverneur romain de Syrie sous l'empereur Tibère, qui aurait rapporté l'arbre en Italie à son retour de mission. La culture a ensuite gagné progressivement la Sicile, la Grèce, l'Espagne et la Provence.
Quand la France s'est-elle remise à cultiver la pistache ?
En 2018, à Pertuis, avec la fondation de l'association Pistache en Provence par cinq personnes : Georgia Lambertin, Jean-Louis Joseph, André Pinatel, Alexis Bertucat et Olivier Baussan (fondateur de L'Occitane). En 2021, le syndicat France Pistache prend le relais au niveau national. Environ 500 hectares ont été plantés en France depuis 2018, avec un objectif de 2 000 hectares en 2035.
Où est le premier verger moderne de pistachiers en Provence ?
Autour de Pertuis, dans le Vaucluse. Jean-Louis Joseph, à La Bastidonne, est parmi les premiers à planter dès 2018. Un dispositif d'évaluation variétale est installé à la Thomassine (Maison de la Biodiversité, à Manosque), sous l'égide du Parc naturel régional du Luberon.
Pourquoi la Provence est-elle idéale pour le pistachier ?
Sols calcaires drainants, étés brûlants, hivers nets, vent régulier pour la pollinisation : la Provence réunit ces conditions sans effort. Le changement climatique tend même à rendre l'arbre plus adapté que la vigne dans certaines zones : les sécheresses qui pénalisent la vigne conviennent au pistachier, habitué au climat perse.
Combien de pistaches la France importe-t-elle ?
La France importe entre 10 000 et 15 000 tonnes de pistaches par an, principalement d'Iran, de Californie, d'Espagne et de Tunisie. La production française reste marginale (quelques centaines d'hectares, montée en régime attendue pour 2027-2030). L'idée de la relance n'est pas de rivaliser en volume, mais de recréer une production locale, tracée, résiliente au changement climatique.
