L'or vert de Provence : histoire de la pistache à Pertuis
Il y a des choses que la terre garde en mémoire longtemps après que les hommes ont oublié.
Sur les parcelles des Jardins d’Hélios, à Pertuis, entre le Luberon et la plaine de la Durance, des térébentiers sauvages poussent depuis des décennies sans que personne ne leur ait demandé de le faire.
Ces arbres-là ne se trompent pas. Ils disent quelque chose de ce sol, de ce microclimat, de cette lumière particulière. Ils disent que cette terre a toujours su porter les Pistacia.
Que la pistache — l’or vert de Provence — n’a jamais vraiment disparu d’ici.
Elle attendait, c’est tout.
4 000 ans d’histoire : des jardins de Babylone à la Provence romaine
Avant d’être provençale, la pistache est moyen-orientale. Apparue il y a 4 000 ans au Moyen-Orient, la pistache a été introduite dans le Bassin Méditerranéen par les Romains.
C’est le consul romain en Syrie, Lucius Vitellius l’Ancien, qui aurait apporté l’arbre en Italie.
De là, l’arbre gagne progressivement tout le pourtour méditerranéen — la Sicile, l’Espagne, la Grèce, et la Gaule méridionale.
L’origine de la pistache est très ancienne, et sa culture dans le sud de la France remonte à l’époque romaine jusqu’au XXe siècle.
La Provence, avec ses sols calcaires, ses étés brûlants et ses hivers nets, lui offre exactement ce dont elle a besoin. Le pistachier a besoin de sols drainants, assez légers, de vent pour sa pollinisation, et supporte bien la sécheresse et le froid hivernal. La région de Pertuis, au carrefour du Luberon, de la Durance et de la Trévaresse, réunit ces conditions mieux que presque n’importe quel autre territoire français.
Le Luberon, la Durance, Pertuis : un triangle d’or pour le pistachier
Avec l’évolution du climat méditerranéen, l’aire de répartition du pistachier remonte vers le nord : aujourd’hui, la Provence réunit les conditions propices à sa culture. Mais Pertuis, spécifiquement, a toujours occupé une position particulière dans ce terroir.
La ville est au cœur d’un territoire agricole exceptionnel. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur concentre l’essentiel de la production locale, avec Pertuis comme épicentre stratégique. Les bassins de production clés incluent le Luberon et la Durance, reconnus pour leurs fruits, légumes et vins AOC.
Ce n’est pas un hasard si c’est ici, près de Pertuis, dans le Vaucluse, que les premières parcelles pionnières de la relance pistachière ont été plantées dès 2018. C’est dans le Luberon, près de la Bastidonne, en bordure de la Durance que commenceront les premières récoltes significatives.
Pertuis n’est pas arrivé là par hasard dans l’histoire de la pistache. C’est un retour.
Les moines de Montmajour et le moulin oublié
Imaginez ces terres au Xe siècle.
L’abbaye de Montmajour vient d’être fondée près d’Arles. En moins de deux siècles, elle devient l’une des puissances agricoles les plus influentes de Provence — ses moines défrichent, plantent, irriguent, transforment.
Les comtes de Provence lui donnent des terres jusqu’à Pertuis. Et sur ces terres provençales, comme partout dans le Midi romain et médiéval, on cultive ce que le sol sait porter : l’olivier, la vigne, et cet arbre venu d’Orient que les légions romaines avaient introduit des siècles plus tôt.
Le pistachier.
Sur le second terrain des Jardins d’Hélios, les ruines d’un ancien moulin veillent encore. Discret, presque effacé sous la garrigue. Mais bien là. Il a peut-être transformé, valorisé les productions de ces collines pendant des générations.
Ce que nous savons avec certitude : en Provence, la culture du pistachier s’est développée dès l’Antiquité romaine, se maintenant au fil des siècles, discrète mais présente en bord de champs, complément plus que culture dominante.
Ce moulin et ces térébentiers ne mentent pas. Ils sont la mémoire vivante de ce que ces terres portaient.
Le XVIIIe siècle : l’heure de gloire oubliée
Les pistaches arrivèrent en France au XVIIe siècle sous Louis XIV par le port de Marseille, venant de Perse par Alep et autres ports de cette échelle.
On cultivait les pistachiers en Italie, Sicile et les provinces méridionales de la France, mais les marchands épiciers faisaient commerce seulement de la pistache d’Asie.
Paradoxe révélateur. On produisait de la pistache en Provence — dans les garrigues autour de Pertuis, de Lambesc, de Rognes — mais les commerçants importaient leur marchandise d’Asie Centrale.
En Provence, le pistachier connut son heure de gloire au XVIIIe siècle. Pas comme culture dominante — jamais. Mais comme présence discrète et tenace, ancrée dans le paysage agricole méditerranéen.
La disparition silencieuse du XIXe siècle
Le pistachier disparaît de nos terres agricoles au cours du XIXe siècle. L’arrêt de cette culture de niche s’explique par le développement de la mécanisation et le choix d’autres productions agricoles.
La vigne s’étend. Les pommiers, les céréales, les cultures facilement mécanisables prennent le dessus dans cette plaine de la Durance si productive. Le pistachier — arbre irrégulier, capricieux, qui demande de la patience et des mains expertes — sort progressivement des vergers.
Pas par décision consciente. Par abandon progressif.
Des recherches aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône conduisent à l’existence de la pistache sur les marchés de Lambesc et de Rognes encore au début du XXe siècle. À quelques kilomètres de Pertuis.
L’or vert tenait encore. Et puis plus rien. Plus de deux siècles sans production de pistaches françaises.
Sauf pour les térébentiers. Eux, dans les garrigues du Luberon et autour de Pertuis, ils sont restés. Témoins silencieux d’une mémoire botanique que rien n’a effacée.
La France importe ce qu’elle cultivait autrefois
La France importerait entre 10 et 15 000 tonnes de pistaches par an, principalement de Californie et d’Iran. Elle importe ce qu’elle cultivait autrefois. Ce que ses térébentiers sauvages savent encore faire pousser.
Ce que ses terres calcaires du Luberon et de la Durance n’ont jamais cessé de promettre.
Une production locale peut être source d’économie de transport et de carbone et peut favoriser l’économie locale, comme la relance de l’olivier et de l’amandier en Provence ces dernières années.
La pistache provençale est donc une évidence économique autant qu’une évidence historique.
2018 : la renaissance démarre près de Pertuis
En 2018, l’association Pistache en Provence se crée pour promouvoir la culture de la pistache auprès des agriculteurs de la région.
Elle est née de la rencontre entre trois agriculteurs et Olivier Baussan, fondateur de L’Occitane, engagé en faveur de la réintroduction du pistachier comme culture de diversification.
Jean-Louis Joseph, producteur d’huile d’olive et de truffe bio à La Bastidonne (Vaucluse), a été l’un des premiers à franchir le pas en 2018, dans une logique de diversification.
La Bastidonne — à quelques kilomètres de Pertuis. Le territoire pistachier provençal se redessine exactement là où il avait toujours été.
Des vergers expérimentaux ont été financés avec le réseau des Chambres d’Agriculture et le Parc Naturel Régional du Luberon à la Thomassine à Manosque : 7 variétés plantées pour trouver la plus adaptée à la Provence.
En 2021, le syndicat France Pistache voit le jour. Il compte un peu plus de cent adhérents, dont 50% en agriculture biologique.
Plantés en 2018, les arbres ont donné en 2022 et 2023 leurs premiers fruits.
Les premières récoltes ont posé un premier jalon sur la réussite de la filière. Avec près de 500 hectares implantés depuis 2018, l’objectif est d’arriver à 2 000 hectares d’ici 2035.
L’or vert de Provence revient. Et il revient d’abord ici, dans le Luberon, autour de Pertuis.
Le changement climatique, paradoxal allié du pistachier
Pour les agriculteurs qui portent la relance, le pistachier est bien souvent une production de diversification répondant aux enjeux du changement climatique.
Des jeunes agriculteurs, sensibilisés aux changements climatiques et à un travail moins rude que celui de la vigne, s’intéressent à l’arbre.
Le pistachier est un arbre qui a horreur d’avoir les pieds dans l’eau : il a besoin de sols drainants, assez légers, de vent pour sa pollinisation, et il supporte bien la sécheresse et le froid hivernal.
Avec l’évolution du climat méditerranéen, son aire de répartition remonte vers le nord.
Ce que le dérèglement climatique rend difficile pour la vigne ou certains vergers, il le rend plus favorable pour le pistachier.
Un paradoxe qui explique en partie l’accélération de la filière depuis 2018 — et qui confirme que Pertuis, avec ses étés de plus en plus chauds et secs, est un terroir d’avenir pour l’or vert.
Le coup de cœur de la famille Schmitt
La famille Schmitt ne vient pas de l’agriculture. C’est une reconversion — le choix délibéré de changer de vie pour quelque chose de plus grand, de plus ancré, de plus réel.
Quand ils arrivent pour la première fois sur ces parcelles de Pertuis, ce n’est pas un projet qu’ils cherchent.
C’est quelque chose de moins rationnel. Un coup de cœur. Cette lumière de fin d’après-midi sur les collines calcaires. Ce vent dans les garrigues. Et puis ces térébentiers sauvages, dispersés sur la terre comme des témoins oubliés.
Et ce moulin, sur le second terrain, vestige silencieux d’une longue histoire agricole.
Tout s’emboîte. Le terroir, l’histoire, le moment. Ils adhèrent à Pistache en Provence et à France Pistache.
Ils obtiennent leur certification Ecocert. Ils choisissent trois variétés femelles — Egina, Larnaka, Sirora — quatre pollinisateurs mâles. Ils creusent 600 trous. Ils implantent chaque arbre au millimètre près.
Et ils plantent leurs pistachiers. Sur des terres qui, elles, attendaient ça depuis deux siècles.
Pertuis, capitale de l’or vert de Provence
Pertuis a déjà su relancer des cultures oubliées. La pomme de terre de Pertuis — disparue, relancée en 2007 avec le soutien du Parc du Luberon et de la Chambre d’Agriculture PACA — en est l’exemple le plus emblématique. Ce territoire sait ce que c’est que de réveiller une mémoire agricole.
La pistache suit le même chemin. Lentement, patiemment, comme l’arbre lui-même l’impose. Faire une évaluation variétale en arboriculture, s’assurer de la compatibilité d’une variété avec un terroir, c’est dix à quinze ans de travail.
Les Jardins d’Hélios, comme tous les pionniers de la filière autour de Pertuis et du Luberon, ont accepté ce tempo. Parce que l’or vert ne se presse pas.
La première récolte des Jardins d’Hélios est prévue pour 2028.
Des pistaches bio, cultivées à Pertuis, sur des terres qui les ont toujours portées.
Valorisées par des artisans comme Maison Brémond 1830 et la Maison de la Pistache, engagés depuis le début dans cette renaissance.
L’or vert de Provence est de retour.
Et il est de retour ici.